Les grandes heures de l'horlogerie française
Quel rapport entre un des plus grands horlogers Français du 20ème siècle et la voiture la plus puissante au monde ? Aucun semble t-il. Et pourtant, à y regarder de plus près…
Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’horlogerie française du 20ième et à l’automobile de cette même période, il est un nom qui revient : Cyprien Nidès. Cet horloger nous a quittés il y a tout juste dix ans. Il était l’un des meilleurs inventeurs horlogers, toujours fasciné par l’automobile de course et de prestige. Son immense talent cachait une timidité maladive et une modestie rare.
Voici pour ceux que cela intéresse un résumé très concis du livre de A Chabot de France2 ("Les grandes heures de l’automobile"). Je rappelle qu’il s’agit d’extraits du livre, on voudra bien se rapprocher de France 2 (france2.fr) pour commander l’ouvrage cité. Ces lignes sont publiées avec son aimable autorisation.
Cyprien Nidès est né à Charquemont, dans le Doubs en 1919. Très tôt, il développe un très vif intérêt pour la mécanique automobile. Son père, épicier, vend de l’essence au bidon aux touristes de passage ; de fait, Cyprien côtoie de belles voitures, il a 10 ans et il a déjà décidé pour l’avenir : il sera coureur automobile.
C’est à cette époque (1929) qu’il commence à construire de petits bolides à pédales avec les caisses en bois où sont rangées par douzaines les boites de sardines, maquereaux et autres pilchards. Lui et ses petits amis organisent des courses sur les petites routes escarpées et ils lancent la mode des courses de caisse à savon.
Le père de Cyprien voit d’un très bon œil l’arrivée des autos dans la région, et ce fils passionné de mécanique, sera promis à un bel avenir dans le garage qu’il vient d’acheter. Samuel Nidès devient l’importateur de la marque anglaise Salmon, mais Salmon, qui veut dire saumon en Français, n’est pas du meilleur goût, pour qui vend des sardines et du thon en boîte. Il a l’idée de rajouter une lettre dans le mot et salmon devient SALMSON, contraction de SAMUEL et SON (fils en Anglais).
Le succès est au rendez-vous. Cyprien a 15 ans, il conduit déjà des voitures et avec l’aide de ses amis, prépare au fond de l’atelier une salmson spéciale car il compte courir aux 6 heures de Reims. Le jour J de la course est arrivé, Cyprien a triché sur son age, il déclare être âgé de 19 ans (age légal pour un coureur) il en a 16…
Le départ est donné et Cyprien se retrouve dernier avec cette voiture un peu ancienne mais elle tourne comme une horloge. Heure après heure avec une régularité de métronome, Cyprien fait parler sa belle mécanique et remonte un à un ses adversaires. Il louvoie, passe par la droite, par la gauche, se faufile entre les voitures qui s’accrochent devant les yeux médusés des spectateurs. Les speakers de l’époque lui trouvent ce surnom de petit « vairon ». (Le vairon étant un petit poisson vif des rivières du Doubs).Il termine la course à l’honorable place de 4ème .
Lors de cette course, il est un spectateur attentif, c’est Ettore Bugatti, qui remarque le "vairon" et décide de l’emmener à Molsheim pour un essai privé de la toute nouvelle type 39. Cyprien est conquis et passe rapidement derrière le volant pour les essais privés. Il est jeune, il fait beau et sans doute grisé par tous ces succès soudain il commence à rouler très vite, trop vite… Un virage se profile et c’est le tout droit.
A l’hôpital, les médecins sauveront une jambe, mais pour l’autre, c’est l’amputation.
2 ans se sont écoulés, il a fallu dire adieu au rêve de pilote et se réorienter professionnellement. C’est l’horlogerie que Cyprien choisit et il se découvre une nouvelle passion pour les montres de bord. Il rencontre Raymond Dodane et les deux hommes vont écrire les plus belles pages de cette manufacture. A cette époque(1937,1937) il fait la connaissance de l ‘écrivain d’origine suisse Blaise Cendrars. L’écrivain aime la montre bracelet mais n’en porte pas puisque amputé du bras droit à la guerre de 14, il ne peut la remonter manuellement. Cyprien Nidès conçoit chez Dodane une montre automatique (avec réserve de marche de huit jours) avec une particularité spécifique dite « à aiguilles plan » qui permet une vision plus facile de nuit lorsque l’on conduit. C’est un succès et Blaise Cendrars lui sera tellement reconnaissant qu’il baptisera le livre qu’il vient de terminer « Le plan de l’aiguille » en hommage à cette montre automatique hors du commun. Les deux hommes deviennent très amis et Blaise emmène maintenant souvent son nouvel ami passer le week-end sur la Côte d’Azur dans un petit port de pêche du nom de Saint Tropez. Cendrars est un inconditionnel de la Nationale 7, il part à 20 h de Paris et roule à tombeau ouvert avec son Alfa Roméo (son Alfa est une œuvre d’art ambulante car elle est entièrement décorée par le Peintre Fernand Léger). Cendrars conduit d’une main et embraye... et Cyprien Nidés passe les vitesses. A 8 heures du matin, ils prennent le petit déjeuner en terrasse sur le port. Cyprien a une nouvelle idée de montre et propose à Dodane de mettre en chantier un mécanisme qui indiquerait les villes traversées en fonction des temps de parcours. La N7 de Dodane est née, et, si elle ne se vend pas très bien, les dandys et zazous Parisiens se l’arrachent au prix fort. C’est un excellent plan marketing.
Hélas nous sommes en 1939 et des nuages noirs venus d’Allemagne obscurcissent le ciel de Cyprien Nidès. Il participe à l’effort de guerre et il conçoit des cadrans et des affichages destinés aux avions. En Mai 40, Cyprien Nidès est convoqué pour le STO (Service du Travail Obligatoire en Allemagne) il décide de s’exiler en Suisse et part travailler pour la manufacture Marlin. Là, il fabrique des nouveaux mécanismes, on lui doit notamment le Marlin 400. Il rencontre une jeune femme d’origine slave, Martha et ils se promettent de rester ensemble et de se marier dès la fin de la guerre. Nous sommes en 1945, Cyprien Nidès et sa jeune épouse trouvent du travail dans la vallée de l’Arve, à Cluses aux usines Mitchell. De par sa formation horlogère, Cyprien Nidès crée de nouveaux modèles de moulinets de pêche. Mais Martha ne se plait pas en Haute-Savoie, ils quittent la région et retournent vivre quelques temps à Besançon. Cyprien Nidès continue de travailler pour Dodane. Il conçoit le très célèbre mouvement RD 344 (en souvenir de la Route Départementale 344 sur laquelle il fit ses premiers tours de Salmson). Cyprien Nidès est de plus en plus sollicité pour concevoir les instruments de bord d’automobiles de courses ou de prestige ; dans le milieu, il est toujours surnommé le Vairon, et lorsqu’un constructeur ne trouve pas de solution pour le compteur d’une auto, il fait appel au Vairon…
Nous sommes dans les années soixante et un jeune industriel bouillonnant d’idées se pique au jeu de vouloir relancer une grande écurie de course française, c’est Jean-luc Lagardère. Sa fortune, il la doit aux missiles et aux appareils qu’il vend à l’armée française. Très vite, il fait appel à Cyprien Nidès pour la création de l’instrumentation de bord de ses voitures. Cyprien Nidès et Jean-luc Lagardère sont très amis et Martha scelle cette amitié, Jean-luc Lagardère se servira de son prénom pour sa nouvelle marque automobile MATRA. Les Matra M630 effectuent leurs premiers tours de roue sur le circuit de Reims là où, 30 ans plus tôt Cyprien Nidès courait pour la première fois. C’est un succès, trois voitures aux trois premières places. La boucle est bouclée. Mais au fait me direz-vous, le rapport entre Cyprien Nidès et la Bugatti. Et bien la dernière Bugatti s’appelle tout simplement Veyron, en hommage à Cyprien Nidès.
Pour la suite de la vie de Cyprien Nidès, vous pouvez vous rapprocher du livre de A.Chabot